INTRODUCTION
to Henna

En Afrique du nord, l'art du henné est un mode de transmission des cultures, dans les sociétés traditionnelles. Au Maroc, il est parfaitement intégré au patrimoine culturel.
Il est utilisé pour la peinture corporelle, et révèle le sens profond des anciennes croyances. Chaque symbole a une signification bien définie et le message qu'il transmet en est d'autant plus précis : le henné est l'héritage ancestral de tout un mouvement artistique.
A Marrakech, dans le sud du Maroc, le henné est un art très présent dans la ville; il se développe amplement par l'intermédiaire des femmes, le graphisme s'enrichit au fil de sa progression.
L'art du henné, objet de notre étude intervient à plusieurs niveaux :
- Aspect utilitaire,
- Rôle symbolique,
- Sa place, dans l'art contemporain.
Afin de mieux appréhender le milieu hennetial , l'étude du graphisme constituera la trame d'un travail qui évoluera dans le sens d'un art contemporain.
Nous situerons le henné dans son cadre historique, magique et rituel. Nous mettrons en exergue la valeur des symboles, en prenant comme lieu d'étude, la ville de Marrakech, où il trouve un plein épanouissement, et cela jusqu'à nos jours.
La population marocaine est constituée d'une mosaïque de peuples, regroupant berbères, arabes et juifs berbérophones habitant les régions de l'Atlas. Du blond au yeux bleus au noir d'ébène, toutes les ethnies sont confondues dans un brassage de populations et de langues.
Les influences étrangères ont été ressenties dès 1100 avant J.C. époque où se situe le passé anti-islamique. Les Phéniciens créèrent des comptoirs sur la côte méditerranéenne et la côte atlantique. Un apport de nouvelles plantes fut introduit, tels la vigne et le grenadier, ainsi que de nouvelles techniques artisanales sur les métaux.
Un demi siècle après J.C. le Maroc tombe sous l'autorité romaine. Le nord fut organisé en provinces : la Mauritanie Tinjitane fondée sous la dynastie des Almohades, fut pendant de longues années la capitale intellectuelle, économique et politique d'un vaste empire. A partir du Vème siècle, le pays s'islamisa peu à peu. Tarik Bnou Ziad, grand chef guerrier 1 prit la direction des troupes arabes et berbères, et se lança à la conquête de l'Espagne. En 786, la dynastie des Idrissides s'installa prés de Fès, capitale du premier royaume marocain.
La dynastie des Almoravides lui succéda au Xème siècle conquit le pays et étendit sa domination sur toute l'Espagne mulsumane, et au sud sur le royaume du Ghana 2.
Marrakech, fondée en 1062 par Ibn Tachafine, fut le point de départ d'une tentative d'unification de l'Occident mulsuman, sous l'autorité religieuse et politique de différentes dynasties.
Les Almohades s'en emparèrent en 1147, et en 1269, ils imposèrent leur pouvoir à tout le pays. Pendant la période de 1147-1268, les Almohades furent des réformateurs de la religion ; la ville fut le lieu d'une circulation intense et atteignit son apogée avec Yacoub El Mansour. Son règne fut marqué par l'achèvement de la superbe mosquée : Koutoubia.
Au XVIème siècle le Maroc est sous l'autorité des Mérinides, originaires des Hauts plateaux de l'Atlas. Après l'installation des Turcs, en Afrique du nord, le Maroc subit une longue crise d'anarchie alternée de passivité. Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, l'actuelle dynastie des Alaouites succéda au Saâdiens, avec pour chef, le sultan Moulay Hafid Alaoui.
Les principales confréries religieuses régnant au Maroc sont les Gnaouas, Darquawas, Aissaouas, Chorfas, Chérifates. Nous observerons quels sont les liens intimes qu'elles entretiennent avec le henné.
1 Tarik Bnou Ziad donna son nom au rocher Jabal Tarik, d'où le nom de Gibraltar.
2 Anciennement côte de l'or, en raison des importantes mines d'El Mina, exploitées par les Portugais en 1484.

Le Henné, la plante

Situation du henné.
Le henné ou lawsonia inermes, arbrisseau de la famille des lythaiées, atteint, dans les oasis sahariennes, 1 mètre de hauteur. Il est ramifié de feuilles simples de couleur vert brillant et de feuilles blanches à quatre pétales disposées en bouquets odorants. Les feuilles fournissent une teinture jaune ou rouge.
El madjoussy ou Hinna el madjoun, est caractérisé par la tonalité de verts se déclinant à partir du vert jade, émeraude jusqu'au vert gris. Les sommités sont en forme de cône de pin couvert d'écailles, de couleur blanc jaunâtre. Lors de la maturation, les capitules, en s'ouvrant, donnent une substance laineuse, comme le duvet qui recouvre l'artichaut ; la graine est anguleuse comme celle du Carham. La fleur est petite et pourprée. Cette plante croît dans les montagnes.
El ghaféky , se distingue des autres henné, par la feuille qui ressemble à celle du poivre, et également par la fleur faghiya, ou fleur odorante, qui s'épanouit en grappes composées de petites fleurs, d'un rouge ardent, à partir desquelles on prépare l'huile de henné.
Le henné maghrébin se caractérise par les feuilles, d'un vert plus intense que celles de l'olivier ; la graine est noire comme les grains du sureau, la fleur blanche odorante est pareille à la mousse.
Ouesma , ou indigotier Razès et Hénna elkoreiche dont les feuilles ont des propriétés médicinales.
Origine du henné.
Bien avant les invasions islamiques les Hébreux et les Egyptiens utilisaient le henné. A ce sujet , on découvre dans les textes d'archives, qu'en 1298, 1235 avant Jésus-Christ, l'étude de la momie de Ramsès II, révèle que les cheveux étaient teints au henné. Des textes assyriens du VIIème siècle avant J.C. décrivent les préparatifs du mariage, en précisant que la jeune fille avait les paumes et les ongles teints au henné. En Chine, les fleurs des ongles, ne sont autres que les ongles peints au henné, parure des femmes. Les Vietnamiennes laquaient leurs dents en noir, le henné additionné de produits noircissants leur offrait une teinture économique.
Lieux de culture.
En Asie, le henné est cultivé dans tout le proche Orient, en Iran, en Perse, dans l'Inde occidentale, en Chine. En Afrique, il est cultivé dans le Maghreb, au Sénégal, au Mali, la plante supporte bien le climat subtropical. Le henné est récolté en abondance au Maroc ; dans la région d'Azzemour (33¡17), sa culture fut introduite par les Stukas qui l'ont transplantée du Souss. L'odeur suave et capiteuse rappelle l'exhalaison du réséda. De nos jours, au Caire, le réséda porte le nom du tamr elhanna.

SUPPORT/SURFACE

Nos recherches s'orienteront, en premier lieu, sur les supports, de façon à expérimenter le henné avec plusieurs matériaux modernes.
Qu'est-ce qu'un support? On peut appeler support, les corps les plus variés, possédant les propriétés les plus diverses, à partir du moment où ils sont à même de supporter la peinture. C'est avant tout la fonction qui importe. Le support doit posséder les qualités et les propriétés adéquates. Si nous nous inspirons des procédés que les peintres employaient, par exemple au XVème siècle, le support privilégié était le panneau marouflé d'une toile de lin. Les plaques de cuivre, de zinc étaient utilisées exceptionnellement, de même pour le carton et le papier. Certaines pierres servirent de support, à la Renaissance. A la fin du XVIIIème et pendant le XIXème siècle, les artistes utilisèrent un plus grand choix de supports.
Traditionnellement, au Maroc, le henné est projeté sur un support naturel : la peau ; il s'y incorpore, adhère à l'élasticité et réagit à l'acidité, de ce fait, avec la même couleur, on obtient une nuance qui se module avec chaque personne.
Etant donné la réaction du henné, notre principale préoccupation portera :
1) sur le choix du support,
2) la réaction de la couleur par rapport au support.
Le choix des supports modernes est vaste : toile, bois, carton papier, métal etc... La toile de lin paraît être le support qui conviendrait le mieux nous semble-t-il, étant donné les diverses préparations qu'elle subit avant d'être tissée en toile. Depuis la graine de lin, la plante coupée, séchée, rouie dans la rivière, frappée par la main de l'homme et détachée en fils de lin. La production de cette plante présente une analogie certaine avec la plante du henné.
Cependant pour produire les planches exposées dans notre présente étude, nous avons choisi le papier chiffon pour aquarelle, dont l'origine est tout aussi naturelle.
Techniquement la mise en oeuvre du papier doit être mise sous tension, afin de minimiser la réaction des forces mises en jeu : élongation/rétraction, selon la température ambiante. Un simple collage sur les bords du papiers suffit.

Préparation du henné

Les feuilles de henné séchées sont réduites en poudre à laquelle on ajoute de l'eau de rose et de l'eau ordinaire, afin d'obtenir une pâte onctueuse . Les sommités fournissent une huile parfumée : l'huile de mefkou.
Différentes utilisations du henné
Le henné est une plante qui fait partie de l'environnement traditionnel. Profondément ancré dans les us et coutumes, il tient une place de choix dans la vie quotidienne.
a) Usage domestique
Les femmes font un usage courant du henné pour teindre leurs cheveux, leurs mains et leurs pieds, et appliquent elles-mêmes la pâte. Pour des applications élaborées elles recourent aux femmes appelées hennayat, véritables artistes qui officient également pour les cérémonies Pose du henné. Il s'agit d'un apprentissage délicat transmis par la hennayat, de mère en fille, ou par compagnonnage.
La pâte de henné composée de feuilles séchées, pilées, auxquelles un ajout de jus de citron et d'eau chaude produisent une matière onctueuse, où la couleur peut être intensifiée en ajoutant d'autres ingrédients, dont le secret est bien gardé. Les hennayats dessinent sur les mains, sur les pieds, une belle calligraphie où foisonnent arabesques et symboles dont l'origine est secrète. Jadis, les hennayats utilisaient un bâtonnet effilé pour ébaucher de fines lignes, de subtiles croix, aujourd'hui elles utilisent des seringues de calibre différent, et avec une précision étonnante, elles tracent leurs dessins. Les pieds et les mains sont maintenus au dessus d'un kanoun 1, pendant le séchage. Avec un linge imbibé de jus de citron, d'ail, de poivre et de sucre, on tamponne légèrement, et le lendemain, on retire le henné avec de l'huile d'olive.
L'application du henné est souvent l'occasion d'une petite fête ; la cérémonie donne lieu à l'invitation de la famille, des amies et pendant l'élaboration de la pose, on offre le thé et parfois un repas. Les séances fort longues sont accompagnées selon la tradition, de chants, de poèmes, un réel plaisir berce les âmes. Malgré les nouvelles techniques, il est très difficile pour la femme actuelle de prévoir dans son planning, une séance qui dure des heures. Les femmes modernes sont exigeantes, et demandent un travail rapide et beau, elles ne peuvent se passer de henné, car c'est un atout de séduction, aussi dirigent-elles les opérations d'application, afin de concilier rapidité et travail parfait. Cette cérémonie est toujours un agréable moment dans la vie d'une femme.
Différentes sources témoignent que certains hommes ont eu recours au henné pour teindre leur barbe. Dans ces cas là, le henné est employé comme comestique, il embellit, nourrit et purifie la peau.
b) Rôle symbolique
Le henné est utilisé dans les différents rites qui régissent les traditions. Les hennayats qui fréquentent généralement les koubba 2, proposent une cérémonie de pose du henné pour accomplir le pèlerinage dans cet espace sacré qu'est la koubba. Dans ce cas, le henné est un lien spirituel, dans l'acte de foi. Lorsque ces visiteuses fréquentent ces lieux sacrés, elles sont pour la plupart désespérées et viennent chercher un réconfort, pensant que le marabout leur apportera un soutien moral.
Les Femmes, principales utilisatrices du henné se nourrissent de croyances populaires, elles y puisent la force et le courage d'affronter les vicissitudes du foyer conjugal. Le henné est un lien magique qui les protège, les aide et leur apporte le rêve.
Lorsque les hennayats procèdent à la pose du henné, décorent les mains et les pieds , ce sont des moments de joie intense ; le Saint patron des lieux pourra en être touché jusqu'à exhausser leurs profondes inspirations.
Ces croyances perdurent jusqu'à nos jours ; elles vivent par l'intermédiaire des femmes qui ont toujours les mêmes souhaits, les mêmes craintes.
Différents témoignages prouvent que quelques hommes viennent trouver refuge dans cet espace sacré. Blessés, meurtris, ils trouvent réconfort auprès du marabout.
C'est dans ce seul espace sacré, que les hommes et les femmes peuvent cohabiter, sans qu'il y ait le tabou de l'interdit. A la koubba, ils oublient leur différence et ils pensent seulement à soigner leur âme.
Le henné, signe de foi
Les femmes en particulier, ont différentes raisons de se protéger contre le mauvais oeil, la vengeance etc... pour cela, elles font des offrandes de protection. Elles déposent une assiette contenant le harmel 3, l'alun et le sel auprès du bon génie secourable.
Pour se protéger des mauvaises influences de la foule Nass el kanoun, elles jettent du harmel au devant de leurs pas et par dessus leurs épaules en prononçant ces mots : bismi Allah, au nom de Dieu, ainsi le mauvais sort est conjuré.
Offrande contre le mauvais oeil. Le rituel consiste à retirer le henné appliqué sur la tête, et à le modeler en sept petites boules qui sont jetées dans le caniveau, en disant : une tâche de henné dans le creux de la main droite est particulièrement efficace contre le mauvais oeil. Au IIIème siècle, Héliodore d'Emse, écrivain grec, raconta que lorsque quelqu'un regardait d'envie les belles choses, l'air ambiant se chargeait de malignité et son souffle nocif se répandait sur les voisins, d'où la nécessité de s'en protéger en portant un talisman.
Le henné est un élément utilisé avant toute cérémonie pratiquée dans les confréries religieuses. Il perpétue un rituel magique durant lequel, on invoque Dieu. Les offrandes composées d'éléments naturels sont jetées par terre (encens, lavande, coriandre etc.).
Rituel pour les jeunes filles à marier
Les jeunes filles qui ne se marient pas, suite au mauvais sort qu'on leur a jeté, se rendent au sanctuaire de Sidi Messaoud, à Marrakech. Après la toilette d'usage dans le sanctuaire, elles peignent leurs cheveux, teignent leurs mains, leurs pieds au henné. C'est au moment où le muezzin appelle à la prière, qu'elles se mettent toutes nues dans la koubba du saint et s'inondent d'eau du puits sacré. En quittant le lieu, elles laissent dans
le sanctuaire, leur offrande, leur peigne et tout le mal dont elles étaient imprégnées.
Le deuil
Le henné n'est pas appliqué pendant la durée du deuil. Au septième ou au quarantième jour, le henné mis en pâte, circule dans l'assemblée, afin que l'on puisse le toucher, signe de l'autorisation à l'utiliser à nouveau.
Un autre interdit est imposé pendant la période de ramadan, car c'est le moment où l'être humain se purifie et renonce à tout apport étranger à son corps. En compensation, pendant le mois qui précède le ramadan, l'apport du henné est souhaitable, il est accompagné d'un véritable banquet sacrificiel, pour éloigner toute influence négative pour le jeûne à venir.
1 le kanoun est un braséro.
2 La koubba est un sanctuaire.
3 Le harmel est une graine sèchée, utilisée contre le mauvais oeil.

Rites et magie du henné

Art éphémère, le henné a un double langage, celui de la séduction et
celui de la magie à travers les rituels. Sa pratique fascine et
enchante notre société, c'est un des piliers nécessaire dans la vie
traditionnelle. Il rassure, protège et peut aussi détruire en
alternance, lorsque exceptionnellement, il s'agit de magie noire.Comme
l'exprime Vonderheyden 1: Le henné, engendre une foule d'usages où interviennent magie, tradition, religion et coutumes.
Le henné témoigne d'un lointain passé qui nous parvient par des signes, des symboles ; par ces moyens, une culture s'authentifie et l'histoire se perpétue.
Le henné est peuplé de légendes qui transforment tout en histoires fantastiques, ces croyances perpétuent la mémoire d'une culture. Une légende fait mention, que les femmes avant d'aller au bain maure, pour se purifier au henné, invoquaient la reine des bains maures Ialla Rekia bent elhamar ; elles lui offraient des ménaras avec sept mèches allumées, brûlant des parfums, afin de la réjouir et de recueillir ses faveurs. Ces croyances sont bien ancrées dans la vie quotidienne sous toutes les formes. Une autre légende relate que le lézard vert est une nouvelle mariée ; en effet, une jeune femme nouvellement mariée, revenant du bain, parée, le henné aux mains et aux pieds, trouva son mari qui la trompait avec sa soeur. Dans sa douleur, elle demanda à Dieu de la métamorphoser pour ne point voir son malheur; elle fut aussitôt transformée en lézard aux belles couleurs.
RITES ET COUTUMES
Le henné, support de la tradition à travers de la modernité, ou comment sauvegarder le rituel.
a) Le henné de la mariée
La mariée est coiffée le jour du mariage par une femme heureuse,
n'ayant pas de rivale. Après avoir reçu une application de henné, les
cheveux sont tressés, enserrés dans un anneau d'argent, symbole de la
pureté. La hennayat casse un oeuf sur sa tête, symbole de la
fécondité, en nouant les cheveux, elle y introduit deux dattes enduites de miel, symbole du bonheur.
Les plateaux garnis, où trônait la plante de henné en maîtresse inconditionnelle, étaient apportés, avec d'autres cadeaux, à la famille de la mariée.
b) Rite à la naissance et au baptême : circoncision
La cérémonie du henné se perpétue dans la coutume de la circoncision. La mère du petit circoncis tresse ses cheveux enduits de henné et les attache avec un bracelet et une loubana, contre le mauvais oeil.
Elle sera protégée en recevant une pièce en argent et une bourse de harmel. A la naissance, les femmes perpétuent un rituel magique qui protégera la mère et l'enfant. Les ingrédients utilisés pour ce rituel sont les poudres composées de henné et de harmel qui accompagnent l'enfant jusqu'au quarantième jour. Lorsque le nouveau né apparaît, on dépose sur le cordon lié, un baume composé de farine et de henné afin qu'il soit riche et bon. Après l'avoir purifié on le roule dans la poudre de henné. Le jour de la pose du henné est sacré, c'est une bénédiction divine, il prélude au rite de la circoncision.
Il semble, qu'actuellement, cette cérémonie revêt moins d'importance dans les jeunes générations ; cependant les coutumes se perpétuent selon un syncrétisme à d'autres traditions exogènes. Désormais, l'utilisation du henné demeure pour l'embellissement nuptial, pour le baptême et pour la circoncision.
Les hennayats pratiquent traditionnellement les rites, bien que le sens des symboles demeure parfois obscur.
APPORTS DU HENNE
Le savoir-faire des hennayats modernes s'est adapté à la demande des jeunes générations ; elles présentent un catalogue de photographies, où chaque femme peut choisir le graphisme. De ce fait, le henné en perdant en partie son symbolisme, devient une mosaïque graphique qui ne délivre pas le message authentique d'amour et de tendresse d'antan.
a) Domaine matériel : petits métiers
Les hennayats s'organisent en corporations avec les négafates 2, ainsi furent créés les petits métiers à but lucratif.
Ces petits métiers sont exercés dans les marchés. Le henné est présenté sous toutes les formes d'usage : en feuilles séchées, pilées, ajoutées à d'autres aromates, tel le clou de girofle, le henné pour les applications sur les cheveux, le henné pour la peau. Simultanément d'autres produits naturels sont proposés aux clientes, telles les écorces de noyer, pour avoir de belles dents etc...
Les vendeuses, brunies par le soleil, sont toujours cantonnées à côté
d'une kissariat 3. La kissariat comporte des herboristeries où se vendent les plantes bénéfiques, les potions magiques, les épices, les amulettes divinatoires etc... Tout est là, pour que le respect des rites, des offrandes et des sacrifices soit observé.
b) Domaine religieux : Les confréries
Les Gnaouas et les Darquawas utilisent le henné abondamment pour se teindre leur barbe. Les Aissaouas célèbrent la nuit du henné le premier jeudi du mois, jour correspondant à la naissance du prophète. Ces confréries animant plusieurs pèlerinages, produisent un spectacle de transes, en rappel des rituels ancestraux.
Les Chorfas sont les descendants des saints et les gardiens des lieux. Ils dispensent des soins dans un espace sacré, ils ont la responsabilité de prodiguer la protection divine à toutes les personnes qui viennent à eux. Ils sont craints car ils possèdent des pouvoirs surnaturels, ils détiennent les clés et sont propriétaires du lieu saint.
Les Chérifates sont spécialisés dans l'art de soigner et d'apporter une solution aux problèmes féminins, tant au point de vue du corps que de l'esprit. Avec le support du henné, comme amulette, ils apportent la protection aux consultantes.
LES SYMBOLES
Etant donné la place importante qu'occupe le henné dans la vie quotidienne de chacun, il est nécessaire de donner l'explication des principaux idéogrammes qui contribuent à exprimer la voie spirituelle de la culture d'un pays en marche.
Khamsa 4 à grenouille
Un tabou pèse sur la grenouille, dans les villes elle inspire la crainte, à la campagne, la grenouille a un sens positif, elle est liée à la femme, en état de grossesse. Elle occupe une place magique dans les contes populaires.
Khamsa à balance
Image abstraite d'un personnage ayant ses mains sous les plateaux d'une balance, dieu peseur d'âmes.
Khamsa à quatre étoiles
C'est une composition très suggestive, qu'il est prudent de ne pas décrire mais, plutôt citer Paul Valéry : Les formes sont fécondes en idées.
Khamsa phallique
Le geste du pouce dressé a une connotation sexuelle. Utilisé symboliquement dans les gravures rupestres, il est associé au sexe masculin. Souvent figuré sur les stèles funéraires à Carthage, il est associé au signe de Tanit, tout en étant symbole de fécondité et d'abondance, à cause de ses innombrables oeufs. Il est significatif de l'eau en tant que source de vie.
Le nombre cinq
Symbole de l'élan vital, de la libido, il représente la main, en tant que symbole, par excellence, de l'activité créatrice de l'homme. Sous forme de croix, il siège au pied comme étant le symbole de l'union fécondatrice de l'homme avec la terre. Le 5 est présenté comme l'union de Soi dans l'espace ou dans le temps. La vie dans le monde existe grâce à un orage fondateur qui n'affecte en rien l'Unité qui est l'éternelle présence.
Sargho
Il symbolise l'accouchement par la figuration du cordon ombilical.
La forme du bélier
Ce symbole évoque le culte du bélier célébré dans les temps anciens. La métamorphose du signe évoque le serpent, le poisson qui symbolisent un véritable langage.
L'oiseau
Symbole de fécondité et de naissance.
Ait seghrouchen talsint
L'image féminine évoque, dans son sein un orage fécondateur : pluie, éclairs perçant le puits, symbole du sexe féminin. Cette métaphore est considérée comme étant l'expression de la plus profonde intuition et de la pensée supérieure des populations.
La spirale
La spirale symbolise l'harmonie ; elle exprime le devenir et l'éternel retour. Elle est liée à l'ensemble lune, eau, fécondité, sexe féminin. Elle contient l'ensemble des valeurs féminines trop longtemps négligées dans les sociétés patriarcales. La composition du graphisme a pour effet de créer l'harmonie.
Le trait vertical
Cette lettre se prononce En ou Anou 5, symbolise le souffle de Dieu, source primordiale de la vie. Le trait représenterait un éperon planté en terre, premier objet que les hommes ont adoré dans les temps anciens.
Deux traits
Ce deuxième signe est nommé Ila, Dieu suprême, maître omniprésent des Numides. Les deux traits symbolisent le dualisme qui anime chaque être ; le bien et le mal, le beau et le laid etc...
Le croissant lunaire
Il se prononce Iemme ; tracé rectiligne du croissant, il est la matière qui naît, grandit et meurt.
Le carré
Le carré est l'extension du croissant lunaire. Il se prononce Ieru, Dieu des Libyens qui n'offraient des sacrifices qu'à la lune.
Le point au milieu du carré
L'extension du point dans un carré est la manifestation éclatante des rayons solaires. Il se prononce Less, le dieu soleil chez les Berbères.
Le 3 à l'envers
se prononce i, c'est un signe fort, éclatant, il frappe à tout moment l'homme frêle, sans donner le moindre indice préalable.
Le signe +
Se prononce lette, symbolise l'étoile la plus brillante, perdue dans le firmament, elle est l'unique oeil de Dieu et le phare qui permet à l'homme de s'orienter. Ce huitième signe symbolise la porte originelle ; c'est le iedd des Numides, déesse nourricière.
La croix
L'idéogramme représente les deux bras ou les deux jambes et signifie l'activité supra-humaine ; il se prononce g ou k.
Deux carrés superposés
L'idéogramme représente la malédiction et serait l'envoi de Dieu pour punir et détruire le méchant.
Ces symboles traduisent l'inconscient collectif où sont enfouis l'angoisse, le désir, le non-dit. A la faveur de l'art plastique, les artistes cherchent, à travers leur quête de l'absolu, à faire émerger des ténèbres, la lumière révélant l'essence divine et leur propre identité. Les symboles dessinés au henné ont une résonance en chaque être et un impact certain dans la société islamisée.
Graphisme zoomorphes
Certains animaux représentés dans l'art traditionnel sont porteurs de sens. Ils apparaissent sur les poteries, les broderies, les tapis et les bijoux.
La hennayat les dessine en leur donnant un caractère réaliste, associés à un graphisme géométrique où s'intercalent des végétaux. Les animaux réputés dangereux, paraissent inoffensifs.
Le serpent
Le serpent est assimilé au phallus, il symbolise la libido et la fécondité.
Sa représentation est soit figurative, soit abstraite.
Le lézard
Le lézard est représenté dans une attitude de somnolence. Grimpant sur les hauteurs pour recevoir les bienfaits du soleil, il symbolise l'âme en recherche de lumière.
Le poisson
La représentation sur l'objet signifie l'abondance, la fécondité, la sérénité.
Deux poissons
Ce dessin symbolise l'union féconde du couple, il est fréquemment employé dans les pratiques populaires.
Ces allégories sont schématisées comme les dessins d'enfants. La représentation anthropomorphique est le plus souvent limitée à l'oeil et à la main, largement diffusée jusque dans les demeures. La main est amplement représentée dans les bijoux, elle est sensée protéger contre le mauvais oeil. L'oeil est stylisé, parfois figuré comme un losange, il est bénéfique au même titre que la main.
L'être humain, dans la société marocaine, éprouve le besoin de personnaliser les objets de la vie courante, et de marquer son appartenance en portant une peinture corporelle, ainsi qu'à s'embellir à l'aide de la couleur au henné. Il le fait au moyen de :
Représentation géométrique
Le cercle, symbole de l'absolu.
Les rosaces
Les rosaces forment des triangles dont la pointe en haut symbolise le feu, la virilité ; la pointe en bas évoque l'eau et symbolise la féminité.
Le point
Le centre, l'origine, le foyer.
Succession de points
Poussée de l'intérieur vers l'extérieur.
Le chiffre 3
Le 3 est très utilisé, il correspond aux trilogies, telles : sagesse, force, beauté ; passé, présent, avenir ; naissance, maturité, mort, etc...
Le chiffre 5
Glorifie l'Islam ; symbolise l'union, l'harmonie. Elimine les mauvaises influences.
Le chiffre 7
Rassemble la totalité de l'univers en mouvement ; il correspond aux 7 jours de la semaine ; au 7 degrés de la perfection ; 7 cieux etc...
Après cette incursion dans le domaine artistique du henné, des sociétés traditionnelles du Maroc, depuis les temps anciens, nous observerons les métamorphoses dans l'art du henné, qu'en est-il aujourd'hui ? Quel sa place dans l'art contemporain ?
1 Vonderheyden Le henné chez les mulsumans d'Afrique du nord. Edition Hespéris Paris 1914.
2 Négafates, femmes qui s'occupent de la mariée le jour de ses noces, ainsi que des costumes d'apparât.
3 La kissariat est un centre commercial.
4 Khamsa : les doigt de la main.
5 Anou est une divinité numide, dont les montagnes en Berbérie portent le nom.

Des Hennayats à Matisse

Parallèlement au graphisme du henné nous approfondirons l'oeuvre de Matisse, lors de son séjour au Maroc. Ses recherches sont particulièrement intéressantes pour établir une comparaison avec le travail des Hennayats.
A l'instar des Impressionnistes, Matisse appartenait à une génération d'artistes attachés au travail sur le motif. L'attrait pictural de l'oeuvre, est dû, en partie à la pureté des couleurs, à la lumière du lieu, au Maroc, en l'occurence, qui lui a inspiré des paysages méditerranéens trés colorés.
La brèche ouverte serait le travail sur le henné et les motifs existants dans certaines oeuvres matissiales ; ce lien avec le graphisme du henné et l'oeuvre peinte au Maroc, illustre bien cette ressemblance, particulièrement dans le paravent mauresque, où l'accent est mis sur le motif.
Caractéristiques de l'oeuvre de Matisse
La pratique de Matisse est un art de surface: expansion, circulation et tension forment tout son système. C'est parce que la surface de la toile est tendue que le regard butte, ne peut pénétrer et s'arrêter.
L'arabesque est l'élan passionnel qui gonfle ses dessins. C'est de l'action du rebond et du tourbillon, que naît la force centrifuge qui caractérise l'oeuvre de Matisse.
L'oeuvre de Matisse donne l'impression que les tableaux sont plus grands qu'en réalité ; la nature de son travail est expansive. Le dessin doit avoir une force d'expansion pour vivifier les choses qui l'entourent, et cette force est fonction, avant tout, des rapports d'échelle au tableau, qui sont nécessairement des rapports de couleurs. Cette volonté expansive lui est venue de l'Orient ou plus exactement de l'Islam.
Les significations du Maroc, (les thèmes marocains) ne survivent que parce que le réel les a absorbées, alors que les signes de l'orientalité, en habillant le réel et les procédés qui l'expriment, l'absorbent. Confrontés au paravent mauresque où la séance de trois heures, nous avons beau savoir, que le monde qu'on nous montre est tridimentionnel, ce que nous voyons est une surface, alors que la transposition en mineur met en veilleuse les significations de l'Orient,
selon Matisse, elle en active les signes. Par ces accessoires, cet art suggère un espace plus grand, un véritable espace plastique, cela m'aida à sortir de la peinture d'intimité 1.
Il est vrai que les motifs suggérés sont trés orientaux et rappellent que l'artiste avait un penchant pour l'orientalité. Fondé sur l'esthétique et la décoration, à partir de ces données, nous démontrerons l'existence du lien avec le travail hennétial.
Le paravent mauresque, montre que Matisse s'oriente vers la simplification formelle. La conviction de son maître, Gustave Moreau, que la couleur doit être pensée, rêvée, imaginée, l'aidera à priviliéger la fonction créative de la couleur. Dans ladite oeuvre, les signes et les motifs représentés composent un espace homogène où cependant le regard est mis en abîme. Les motifs parfaitement coordonnés, comme le principe du graphisme du henné, représentent une suite de signes qui se rencontrent avec subtilité. La puissance des couleurs traduit le caractère original de l'oeuvre ; couleurs froides ou couleurs chaudes nuancées, habitent harmonieusement l'espace.
Dans l'art contemporain du henné, les couleurs s'opposent et se rencontrent ; la rigueur de l'écriture plastique et l'inspiration sont inscrites sur les différents objets, utilisés par la société marocaine artisanale ; l'abstraction fusionne avec la réalité, où apparaissent des détails, révélant l'intensité ou la fragilité de l'oeuvre hénnétiale.
Une impression identique se révèle dans le paravent mauresque, nous permettant de fonder sur ce point, imagination, réflexion, sur la recherche artistique concernant un patrimoine culturel, source des ornements, dont le développement aboutirait à l'art contemporain.
Certes, l'ornementation est le principal argument dans ces travaux, mais également , une recherche à travers les gammes de couleurs et de matière, exprimant essentiellement la sensibilité qui touche le spectateur.
A partir d'un patrimoine culturel ancré, l'art occidental s'impose. Dans l'oeuvre de Matisse, la présence des signes dominants ont un impact certain sur le regardant.
C'est aussi une phase déterminant une mutation dans l'art traditionnel pour l'introduire dans une création artistique. Le paravent mauresque est le lieu, qui permet le cheminenement subtil d'un art populaire, vers un art plastique contemporain.
L'art africain du Sahara est largement méconnu chez nous, alors que
l'art traditionnel est bien étudié dans tous ses aspects ; le premier,
pourtant est en pleine effervescence, aussi bien, à travers ses
expressions savantes que populaires et dans de nombreux pays
2. Il est vrai, que l'importance accordée à l'art traditionnel est un fait et que la méconnaissance de l'art contemporain africain, suscite des recherches.
Ne s'est-on jamais demandé, pourquoi notre art ancien, sur lequel tout a été dit, continue à faire l'objet d'ouvrages de plus en plus volumineux et luxueux, pendant que notre art actuel est entouré du silence le plus complet ? 3
Une réflexion sur le henné est totalement contenue dans cette phrase: on ne peut pas encore parler d'art contemporain africain, celui-ci se cherche 4.
1 Matisse au Maroc. Edition Adam BIRO.
2 Pierre Gaudibert - Art Africain contemporain. Edition Diagonales.
3 Art nègre et civilisation de l'universel (page 87).
4 op cit. page 35.

Le Henné, un art

Métamorphoses du signe hennétial
L'art du henné se métamorphose tout en gardant les traits originels. La contemporanéïté se situe en complémentarité, en enrichissant les motifs, les exaltant dans un espace vierge. Ils déterminent la structure de la peinture.
Intervenant sur un lieu différent, le premier champ contemporain est le support du corps humain : la peau.
La lumière jouant sur le signe peint, crée un espace, où perdure la tradition. Le cheminement vers la réalité hennétiale, est celui de l'appropriation. Il s'agit d'une profonde conviction, relevant de l'esthétique de l'Afrique du nord. Malgré la référence aux oeuvres de Matisse, la question posée est l'intégration des signes , de la matière, des couleurs dans une planéïté, tel un support papier. Cette réflexion est au stade embryonnaire, et la définition de l'oeuvre d'art reste à démontrer.
Les impressions des influences étrangères sont importantes, car tout au long de l'histoire, elles ont été décisives. Dans la culture africaine, la richesse des signes est importante, et lorsqu'il s'agit d'une oeuvre abstraite, la puissance picturale nous apparaît semblable.
Processus de découverte dans l'art hennétial
Dans la définition des essais sur le henné, les questions se sont étrangement posées, trouvant des finalités et surtout une forte coalition entre une matière et des produits différents. La démarche consistait à décrire l'application du henné traditionnellement, en l'accordant à l'art moderne, tout en ne perdant pas de vue, que le graphisme obéit à un répertoire ancestral.
Le développement du travail, à travers une série de planches, ci-incluses, nous permettra de connaître son impact, sur un support différent, sa réaction par rapport à un autre matériau. Le but étant de sortir d'un cadre préalablement fixé, afin de créer un autre champ pictural durable.
Durant toutes ces recherches, le henné fut un allié et aussi un ennemi car au contact de certaines couleurs, il apparaissait et disparaissait ; ce n'est pas par hasard, s'il se perd dans certaines planches et s'affirme dans d'autres. D'autres questions se posèrent selon le principe du changement. La première étape étant celle du support, en l'occurence le corps, et particulièrement les mains ; adapter le henné à un support, où l'effet est différent que celui obtenu sur le support papier.
Ces expériences sont révélatrices de la particularité de chaque dessin, chaque peinture, où la production de henné est plus ou moins importante, ce qui contribue à marquer la place des signes avec un rehaut de matière. la deuxième étape importante est l'apport des couleurs, accentuant le style, en le renforçant pour une création formelle.
Le travail artistique basé sur le henné est un art complet. Ces différentes compositions, hors de la pratique artisanale, ne constituent pas uniquement des éléments décoratifs, mais plutôt des composantes, faisant partie d'un ensemble plastique. Il est intéressant de remarquer, que selon le temps mis à l'utilisation du henné, l'effet produit est différent ; après un laps de temps plus ou moins long, la puissance tonale s'affaiblit, et ne présente aucun intérêt plastique. Le graphisme s'estompe au profit de la matière hennétiale qui, en se mélangeant à la couleur, canalise toute l'énergie.
Ces expériences démontrent que l'on peut aussi bien employer le henné à des fins traditionnelles, que dans l'art plastique contemporain. Dans ces travaux, les impressions picturales dominent et constituent pour la plupart, un affrontement manifeste entre éléments. Affrontement, opposition, conjuguaison, sont les termes référents aux travaux ci-inclus. L'utilisation du henné permet de donner toute la puissance créative sur certaines planches, où la structure est ébauchée.
La clé de l'esthétique hennétiale réside dans la métamorphose des symboles et leur transposition dans un espace de liberté.
Au terme de ces recherches, nous retenons deux oeuvres majeures, témoignant du séjour de Matisse au Maroc, soit :
Le paravent mauresque,
Zorah, la petite mulâtresse.
L'analyse du paravent mauresque donne à voir, un paravent formé de deux panneaux, construisant le fond du tableau. Les motifs de l'un, plus soutenus, creuse le fond, tandis que celui de gauche, portant la réplique des motifs, s'estompe. Le regard se fixe, en premier lieu sur les touches orangées, jaunes, à partir du tapis, du meuble à gauche, le réveil sur la cheminée, et glisse le long des bras des personnages, atteint le guéridon et saute sur le mur central. Trois mouvements circulaires s'exposent, à partir du centre du tableau, le bras replié de la jeune femme, la jupe arrondie, le guéridon de forme semblable, faisant face au miroir ovale, tenu par la femme debout. Le ton évanescent des robes roses est suggéré par les roses du bouquet. Le tapis ocre rouge, à droite du tableau, porte les signes géométriques, comme ceux d'une flore stylisée, s'harmonisant avec les panneaux du paravent, dont la tonalité véridien domine. Les arabesques se déploient dans le champ pictural en un mouvement libre, souple : cercles, croix, points, ligne sinusoïdale. La profusion des motifs présente une analogie avec les symboles hennétials ; c'est dans une semblable anarchie que naît l'intensité du graphisme du henné. De cet univers coloré, formel, poind l'art contemporain.
Zorah, la petite mulâtresse: Cette oeuvre présente une femme
assise en tailleur ; les couleurs chaudes du vêtement, se déclinent en
une gamme de couleurs. Cerné de noir, le personnage se détachant du
fond où dominent le bleu et le rouge, est valorisé par le trait et les
ombres du vêtement. Un tissu tendu en fond, comporte les signes, que
l'on retrouve, imprimés sur le caftan et sur la ceinture, où les
motifs sont accentués. Matisse a utilisé des signes employés dans
l'artisanat de la société marocaine, et les a introduits dans des
oeuvres majeures, ouvrant la voie à la peinture contemporaine. Il a
traduit en modernité la tradition, tout en respectant le cadre
originel dans lequel le travail du henné s'élabore. Ce travail est
aussi le lieu, où le dit et le non-dit sont l'expression d'une
tradition ancestrale. L'oeuvre de Matisse représente la jonction entre
deux expressions artistiques de cultures différentes, permettant à de
nombreux artistes marocains de réaliser l'art traditionnel dans
l'espace artistique de la contemporanéïté.

CONCLUSION

L'observation attentive du nakch marocain, ou la sculpture du corps au henné, nous amène à appréhender l'importance picturale du graphisme hennétial, si particulier et omniprésent dans notre société. En effet, on retrouve cette géométrie, aussi bien en broderie qu'en architecture, ou encore sur les bijoux. Cela a abouti dans notre travail à tenter d'établir et de créer des compositions reliant ces motifs anciens à une recherche picturale moderne. L'intérêt étant d'extraire le henné de son support traditionnel, la peau, afin de le projeter sur une surface plane et inanimée, le papier. Pour cela, nous avons, dans un premier temps, utilisé le graphisme traditionnel en filigrane sur des compositions de formes et de couleurs, ensuite nous avons pris le henné en poudre, comme projection brute. Ces opérations ont donné deux types d'oeuvres, lien entre le passé artisanal traditionnel et le présent pictural moderne. Notre regard s'est dirigé vers l'un des artistes le plus attaché au travail sur le motif : Matisse. Son séjour au Maroc, (1910-1913), lui a inspiré maints dessins, croquis et peintures inondés de lumière et des couleurs qui caractérisent le royaume. Omnibulé par le motif, pratiquant une construction géométrique rigoureuse, Matisse a visiblement trouvé, là, son bonheur ; le paravent mauresque en témoigne de façon magistrale.
Les milles et un aspects du henné:
Du henné-médicament au henné-sortilège, en passant par l'atout séduction, la petite plante odoriférante s'est révélée être un pilier des cultures juives et musulmanes du Maroc. Il n'y a pas de cérémonies, de fêtes religieuses ou païenne sans henné. Vif, séché ou broyé, il est utilisé dans chaque manifestation.
Entre les mains des hennayats, la poudre fine se transforme en arabesques somptueusement tatouées sur les mains et les pieds des femmes. La pureté du graphisme, aux superbes motifs géométriques, habilement sculptés à même la peau, est chargé d'une signification séculaire, dont le sens s'est malheureusement, peu à peu perdu, pour les utilisatrices. Par ailleurs, on constate que, les rites et coutumes entourant le henné sont toujours aussi vivaces. Quant aux idéogrammes traditionnels, tels la khamsa phallique, l'oiseau ou le bélier, se retrouvent, de nos jours, dans les compositions des hennayats contemporaines.
Le body-art faisant fureur en occident, dès la fin des années 60 est pratiqué au Maroc, depuis des siècles, grâce au henné.

BIBLIOGRAPHIE

Akhmisse Mustapha Dr. Médecine, magie et sorcellerie au Maroc.
Gaudibert Pierre, Art africain contemporain - édition Diagonale, Cercle d'art, Paris 1991.
Léger Dr. , Essais des folklores marocains - édition Geuthner Paris 1926.
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Schneider Pierre, Coyle Laura, Jack Cowart, Matisse au Maroc, Edition Adage Milan nov. 1990.
Sijilmassi Dr., Les Arts traditionnels au Maroc.
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